Je range mon fusil dans la poche arrière de mon pantalon. J’attache Gigi, ma petite chienne, et sors. Le temps souffle du vent et moi, des mots muets. Je retiens les sons qui grouillent dans mon ventre et dans le nœud de ma gorge.

Je sais : s’ils échappaient à la garde de mes cordes vocales, l’autre tomberait sous le coup d’une longue tirade, d’un plaidoyer à tout casser, d’une réplique bien aiguisée. J’ai les poches chargées de dynamite : des mots lourds de sens et de conséquences pour mon adversaire. Et j’ai la certitude de trop connaître ma cible pour la manquer.

Le problème c’est que je n’ai jamais aimé le goût de la vengeance. En fait, c’est un concept qui ne rend ses adeptes ni salutaires, ni glorieux, ni victorieux. Est-ce aussi parce que je culpabilise trop facilement, même quand il n’y a pas matière à culpabiliser ? Est-ce parce que la vie m’a prouvé, à maintes reprises, qu’elle était la meilleure des justicières ?

Mais à force de se faire marcher sur les pieds, de pardonner, de comprendre la souffrance d’autrui, des fois, on a envie de se venger, ne serait-ce qu’en pensée.

Dehors, je lance mes maux dans les filets du vent, les regarde tourbillonner tels des cerfs-volants.

J’inspire, j’expire.

Je ne peux pas croire… Un ancien amoureux a tenu des propos diffamatoires à mon sujet. Ses dires m’ont été rapportés, il y a quelques jours. La personne n’aurait pas pu les inventer ; ils se collent trop à une situation véridique. Même si très pathétiques, ses mots m’égratignent le cœur. Les propos sont aberrants, déplacés, d’une vulgarité qui me jette à terre. N’importe qui de moindrement équilibré pourrait déceler une pathologie du narcissisme chez le principal intéressé. J’ai beau me dire que ce ne sont que des voyelles et des consonnes qu’il a habilement attachées dans le but de monter un peu plus haut dans la tour de sa propre mégalomanie, je n’en demeure pas moins affectée. Parce que je déborde de sensibilité… Et parce que j’ai beaucoup aimé cette personne incapable d’authenticité et assoiffée de reconnaissance. Aveuglée par une séduction verbale, j’ai mis du temps avant de déchiffrer autant de mots croisés. Même s’il ne fait plus partie de ma vie, des vérités cachées continuent d’éclater. Aujourd’hui, je me sens trahie, attaquée dans ma dignité, mais ne suis pas surprise. Car plus rien n’arrivera à me surprendre. Absolument rien. On m’annoncerait demain matin qu’il a sauvé une femme enlevée par des martiens enfuis d’Alcatraz, qui ont volé un vaisseau de la NASA avant d’essayer de noyer la victime dans une marre de cacahouètes et de serpents en jujube, au sommet de la Lune que je répondrais : « Je reconnais son don de soi, monsieur l’agent. Ça me rappelle la fois où il a animé un événement à thématique hawaïenne, au Club de Golf de Boucherville. Ce jour-là, une folle évadée d’un hôpital psychiatrique est débarquée et a fait une crise d’hystérie au beau milieu de la fête. En bon superhéros, il a maîtrisé la méchante, seul, sous les yeux ébahis de la foule. La folle s’est vainement débattue et lui a arraché des bouts de peau sur les bras, le torse et le visage. Ses ongles étaient tellement longs qu’ils ont transpercé son costume hawaïen. La police n’a même pas eu à intervenir. On devrait créer une série Netflix à son nom et lui remettre une cape de superhéros à l’effigie des Espions Intergalactiques, monsieur l’agent. Maintenant, si vous voulez bien, j’ai une soupe à terminer. »

Oui, on était très différents : j’étais abonnée à la Bibliothèque ; lui, au Service de police. À chacun ses passe-temps. Il était si doué avec les mots. Il était le seul que je connaisse capable d’être acquitté pour trois chefs d’accusation avant de se faire coller un nouveau procès, moins d’un mois plus tard. Le seul capable de voler des serviettes dans des hôtels et me convaincre qu’il faisait de la promotion pour les établissements. Le seul capable d’entretenir des relations amoureuses avec plusieurs femmes, dont trois issues du même lieu de travail, sans se faire prendre. Le seul capable de cacher à tout le monde l’existence de ses enfants. Et j’en passe… Le seul capable de créer un tel chaos avec de si beaux mots, fier, au sommet de son château de dénégation.

D’une fois à l’autre, les situations étaient de plus en plus abracadabrantes. D’une fois à l’autre, il arrivait à me convaincre de son innocence. Et je restais, étourdie et anesthésiée par des tourbillons de mots.

C’est bien le problème : la manipulation sort tout droit de voix musclées. D’Olympiens de la parole. Si bien qu’ils finissent même par croire leurs propres mensonges. La seule façon de les contrer demeure de leur retirer leur arme en coupant tous moyens de communication.

Sous un ciel gris, je marche et mijote le trop-plein d’émotions que cette situation génère en moi. Alors que je me satisfais d’une vengeance imaginaire, une dame sort de sa voiture et m’interpelle spontanément.

« Wow ! J’adore ton outfit !

– Merci ! dis-je, soudainement joyeuse.

– Vraiment beau.

– C’est gentil. Bonne journée ! »

Dans mon « beau outfit », je flotte le long des quelques rues qu’il me reste à parcourir avant de retrouver mon chez-moi. Sur le gazon, je détache Gigi qui court dans l’herbe mouillée. Et je me sens mieux. Une jolie phrase a suffi pour me redonner le sourire.

Assurément, nous sommes tous armés de mots. À nous de décider si l’on désire faire du bien ou du mal avec ceux-ci.

Et je me dis qu’au fond, les mots ont le poids qu’on leur donne, l’importance qu’on leur accorde. N’empêche que je préfère les gens qui utilisent l’alphabet pour soigner et élever la conscience humaine et rendre le monde plus beau.

Je récupère mon fusil dans la poche arrière de mon jeans, le pointe vers les sombres nuages et appuie sur la gâchette. Assises dans l’herbe, Gigi et moi regardons les bulles de savon quitter l’arme et s’envoler vers le ciel. Émerveillées

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