Prologue

Rêver…
« Deuxième étoile à droite et tout droit jusqu’au matin. »
– Peter Pan

JE NE SAIS PAS TOI, MAIS MOI, JE SUIS RÊVEUSE. Beaucoup ! Je l’ai toujours été. Tu vois, je suis une rêveuse professionnelle. Et je prends mon métier à coeur et au sérieux. Très à coeur et très au sérieux, même. Je ne rigole pas. Du moins, jamais avec les rêves.

Tu n’as probablement jamais entendu parler de ce métier. Je l’avoue, c’est moi qui l’ai inventé. Je t’explique… Depuis que je suis toute petite, je rêve nuit et jour. Si quelqu’un faisait des mathématiques nuit et jour, on le qualifierait de mathématicien, de comptable ou d’un autre métier du genre. Et si une personne faisait des recherches toute la journée, on lui attribuerait la profession de recherchiste, de scientifique ou quelque chose dans le même style. Alors voilà, après avoir longuement réfléchi, je me suis donné le titre de rêveuse professionnelle. Oui, car j’imagine, j’imagine, j’imagine, j’imagine… Et je rêve, je rêve, je rêve, je rêve… Toujours !

Laisse-moi te raconter. Tu vas mieux saisir la profondeur et l’ampleur de mes désirs, et tout ce que les rêves m’ont appris.

CONFIDENCE
Quand j’étais petite, le soir, j’aimais être dehors. Le silence de la nuit était mon espace pour rêver. Et personne ne pouvait me déranger. Je m’assoyais sur la balançoire et je m’envolais vers le ciel, toujours de plus en plus haut. Lorsque j’atteignais la hauteur maximale, je sautais sur mon nuage rose. Là-haut, sur mon mouton de ciel, je sortais mon filet, je pêchais les étoiles et caressais mes rêves de plus près. Quand le jour se levait, la lune les mettait à l’abri. Et le soir venu, mes rêves s’allumaient de nouveau. Le ciel m’appartenait. C’était merveilleux !

Le rêve que je chérissais le plus était celui de devenir chanteuse internationale. Rien de moins. Du haut de mes 10 ans, c’est ce que voulais faire. À la maison, dans ma chambre, je chantais. À l’école, pendant la récréation, je chantais. Dans une chorale, les samedis matin, je chantais. Dehors, sur la balançoire, je chantais. Chanter était ma raison de vivre.

Je me prenais au sérieux. J’avais même fabriqué une carte professionnelle que je distribuais à mes amis. Devant le bureau du directeur, à 12h30, je m’improvisais professeure de danse. J’étais une chanteuse qui savait et aimait danser. Oui. Les fins de semaine, je suivais des cours de danse sociale avec mon grand-père. Pas exactement le genre de danse que je voulais faire, mais bon… J’apprenais à bouger. Dans mon imagination, je me voyais en chanteuse accompagnée de danseurs, et c’est à mes amis que reviendrait la tâche de danser lors de mes futures tournées internationales. Je leur montrais donc les pas que je connaissais. Pour eux, ce n’était qu’un jeu. Pour moi, c’était sérieux. Trop.

Après quelques mois, mon école de danse a fait faillite. C’est que j’étais une professeure beaucoup trop exigeante. J’ai dû me retrousser les manches et chercher autre chose. Puis, j’ai eu la brillante idée de devenir choriste. Mais pas une choriste de cour d’école. Non. Une choriste de chanteuse internationale. Alors j’ai fait des démarches auprès de ma chanteuse préférée. Comme l’ordinateur n’existait pas à cette époque, j’ai dû lui envoyer ma demande par la poste. En fait, je lui ai fait parvenir plusieurs lettres. Je n’ai jamais reçu de réponse. Ma chanteuse internationale préférée devait être trop occupée. Par la suite, j’ai essayé auprès d’une chanteuse québécoise, pensant que ma lettre prendrait beaucoup moins de temps à se rendre à son domicile, mais en vain. J’ai donc abandonné le projet d’être choriste. Trop compliqué.

Comme je n’avais pas de temps à perdre, j’ai décidé de lancer moi-même ma carrière dans l’industrie de la musique. Toute seule. À l’âge de 10 ans. J’avais tout : des belles robes, un micro, plein de chansons dans le tiroir en dessous de mon lit. Il ne me restait plus qu’à trouver du financement. Hum…

C’est à ce moment que j’ai eu la merveilleuse idée de devenir vendeuse. Vendeuse de pissenlits !

Évidemment, mes bouquets de fleurs ne me rapportaient pas assez. J’ai donc abandonné cette carrière aussi. Pas facile de percer le monde de la musique quand on est petit !

L’école primaire terminée, je suis entrée au secondaire. J’étais gênée et renfermée. Une chanteuse internationale gênée et renfermée. Je trouvais la transition difficile. En plus, je n’avais pas envie d’aller à l’école. Je voulais partir en tournée. Alors je me suis mise à faire de l’insomnie. La nuit, dans mon journal, je notais mon angoisse de ne pas réussir à accomplir mes rêves. Mon angoisse de ne pas réussir tout court.

LE BESOIN D’ÊTRE AIMÉ
À ma nouvelle école, on organisait un spectacle de variétés. Pour y participer, il fallait passer une audition. Pendant de longues semaines, je me suis préparée. Mais le jour de ma performance, ma nervosité a pris le dessus. Les notes avaient du mal à sortir de ma bouche, j’étais terrorisée. Les juges étaient sérieux et ne semblaient pas s’intéresser à ma prestation. Quand j’ai eu terminé, j’étais déprimée, j’avais honte. Honte de ne pas avoir réussi à donner une performance à la hauteur de mes capacités. Malheureusement, je n’ai pas été choisie pour faire partie du spectacle de variétés. Je ne te dis pas à quel point je me suis sentie humiliée. C’était la première fois que je vivais du rejet. J’étais découragée, voire anéantie. Mais pas assez pour abandonner mon rêve. Ça non ! Alors j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai convaincu mes parents de troquer la chorale pour des cours de chant.

L’année suivante, j’ai été sélectionnée pour le spectacle de variétés. Le soir de l’événement, je me suis sentie importante, comme une grande chanteuse internationale. Tout le monde me regardait avec admiration et me complimentait. Ça m’a marquée. Autant que mon premier rejet. C’était tout de même un peu confus dans ma tête. Tantôt je chantais et je me sentais rejetée, tantôt je chantais et je me sentais aimée. Performer devant les gens était un couteau à double tranchant. Je ressentais une immense pression dans mon coeur, car je pensais, à tort, qu’on exigeait de moi la perfection. Si je décevais, je serais rejetée. Mais pour me sentir aimé, j’étais prête à prendre ce risque. Alors j’ai continué à chanter.

Puis, j’ai changé d’école. J’ai commencé à faire de l’art dramatique, du théâtre et de l’improvisation, histoire d’avoir un peu plus confiance en moi. J’aimais mettre des costumes et jouer la comédie. J’aimais me transformer, devenir quelqu’un d’autre. Et j’ai eu la piqûre. C’est à ce moment que j’ai décidé de devenir chanteuse internationale ET actrice. Rien de moins. À l’école, je participais à tous les spectacles organisés dans le cadre des activités parascolaires. En dehors des heures de classe, j’envoyais ma candidature au comité de sélection de tous les concours de chant dont j’entendais parler. Mais rien. Mis à part la satisfaction d’avoir essayé.

Je dois t’avouer un truc : chanter me rendait malade. Avant une performance, j’attrapais toujours une grippe. Ma nervosité avait beaucoup d’emprise sur moi. Sur scène, les notes avaient du mal à sortir. Mon corps était figé. J’étais comme un chevreuil au beau milieu de l’autoroute, aveuglé par les phares d’une voiture. Pas très joli ! Et difficile de performer dans de telles conditions. Bien des années plus tard, j’ai réalisé que chanter devant les gens ne me procurait pas de plaisir. Que la réalité ne correspondait pas à mon rêve. Petite, je n’en étais pas consciente, et ce, parce que mon besoin d’être aimée et reconnue prenait toute la place.

Le cégep a suivi. Est-ce que je me suis inscrite en théâtre ou en musique ? Non. J’ai plutôt choisi Arts et lettres. Pourquoi ? À cause d’une histoire d’amour qui a mal fini. J’ai regretté. Regretté d’avoir pris une décision importante dans le but de faire plaisir à quelqu’un d’autre.

Au cégep, je n’aimais pas mon programme. J’ai tout arrêté et je suis allée étudier le théâtre musical. Quelques mois plus tard, l’école a fait faillite – une autre dans mon histoire. Enfin, je suis retournée au cégep dans le but de terminer le DEC que j’avais entamé. Parallèlement, j’ai commencé à me frayer un chemin dans le milieu artistique. Pas facile. Il y a beaucoup d’artistes. Plusieurs bons artistes. J’ai fait ce que je devais faire. J’ai trouvé un agent et j’ai continué ma formation artistique en suivant des cours de chant, de théâtre, de diction, de solfège… J’étais engagée corps et âme. J’ai participé à plusieurs concours de chant. J’ai fait un peu de figuration. J’ai passé des dizaines d’auditions. J’ai décroché quelques rôles à la télévision. J’ai essayé l’animation. J’ai chanté un peu partout. Bref, j’ai touché à tout. Mais rien n’était assez gros pour moi. Car j’étais rarement choisie. Même si je décrochais de petits contrats à droite et à gauche, j’étais loin d’être une chanteuse internationale et une actrice oscarisée comme je l’avais tant rêvé.

Je ne me sentais jamais « assez ». Et je ressentais un vide immense à l’intérieur de moi.

Je trouvais la réalité artistique bien différente de ce que j’avais imaginé, bien différente du rêve qui m’avait animée pendant de nombreuses années. La vie d’artiste ne me rendait pas heureuse. Je me demandais sans cesse pourquoi. Honnêtement, je ne savais pas. J’étais bien trop perdue. Perdue quelque part au fin fond de mon rêve.

Alors que tout le monde semblait réussir, j’avais le sentiment d’échouer sur toute la ligne.

As-tu déjà eu cette impression ?

Si c’est le cas, sache que tu n’es pas seul.

Je l’ai eue plus d’une fois.

La bonne nouvelle, c’est qu’on ne peut pas être perdu indéfiniment.

Moi, j’ai tourné en rond pendant un certain temps et je me suis posé beaucoup de questions. Un jour m’est arrivée celle-ci :

Pourquoi mon rêve n’était-il pas comme je l’avais imaginé ?

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